L’humanité du Christ en question

par | Résister et Construire - numéro 6

À propos du film de Scorsese La dernière tentation du Christ

Est-il possible, au moins théoriquement, que Jésus-Christ ait commis un péché, en pensée ou en acte ? Aurait-il pu pécher ? C’est là une vieille question, doctement débattue par les théologiens, qui s’impose à nouveau, sous une forme différente, à cause du film La Dernière Tentation du Christ. Dans le scénario, Jésus, attaché à la croix, rêve d’une relation sexuelle avec une femme.

Deux questions se posent. Tout d’abord, quelle est la nature de l’humanité de Jésus-Christ ? Faut-il penser que, pour être réellement semblable à nous, il a dû envisager de s’engager dans toutes les relations humaines ? En deuxième lieu, où se trouvent, pratiquement, en sa personne, les limites entre l’humanité et l’humanité déchue ? Faut-il penser, en particulier, que le fait d’avoir été tenté est le signe que Jésus était déjà impliqué dans le péché ?

La doctrine chrétienne de l’innocence de notre Seigneur nous permet-elle de penser que Jésus ait pu avoir une vision du genre que propose ce film et ne soit pas évidemment passé à l’acte ?

Jésus et le mariage

Christ ne s’est pas marié. Y a-t-il songé ? La réponse est négative, pour plusieurs raisons.

Pourquoi ne devait-il pas se marier ? Assurément pas parce que la sexualité serait une chose « charnelle » ou contraire à la spiritualité ! Jésus n’avait pas à se marier, en premier lieu, en raison de sa vocation particulière. Le mariage ne faisait pas partie de la mission pour l’accomplissement de laquelle il est venu. En effet, cette mission n’était pas de poursuivre le mandat donné par Dieu à l’homme dans la création – dont le couple et les diverses relations qu’il implique font partie ; elle était spécifiquement de racheter l’homme déchu de sa faute par l’établissement d’une alliance nouvelle, l’alliance de grâce dont il est le médiateur.

En outre, Jésus ne s’est pas marié en raison du lien qui se forme entre deux personnes dans l’état conjugal. Ce lien naît de la parole de fidélité prononcée dans une alliance qui engage jusqu’à la mort. Dans le mariage, les conjoints décident de vivre ensemble, d’être « une seule chair », de se donner l’un à l’autre. Or, Jésus n’est pas venu pour « vivre avec un autre » de cette façon-là. Il est venu pour mourir ; c’était une nécessité inéluctable pour lui, même s’il l’a acceptée volontairement, afin de réaliser sa mission spécifique.

Et là, nous abordons la question des deux natures du Christ. Dieu a revêtu la nature humaine afin de sauver les hommes. Une union personnelle profonde existe déjà, par l’union des deux natures, en la personne de Christ : cette réalité exclut donc toute union personnelle avec un autre être humain. La « Parole de Dieu », le Fils, a assumé la nature humaine, une nature humaine sexuée au masculin. Pourtant l’authenticité de cette humanité ne nécessite ni le désir sexuel, ni des relations sexuelles. L’humanité de Christ ne dépend ni de l’un, ni des autres pour être effective.

Dès lors, rien de plus normal, de plus légitime pour Jésus de ne pas désirer, consciemment ou inconsciemment, se marier. Une telle pensée n’a même pas dû pénétrer son imagination, tant étaient profonds son union avec Dieu et son désir de réaliser le plan de salut – la croix – décidé par le Dieu trinitaire dès avant la fondation du monde (Ep 1:4-7).

Par sa soumission totale à la volonté de Dieu, même dans le domaine de la sexualité, Christ a été « élevé à la perfection » (Héb. 5 : 9) ; il est « l’auteur de la foi et celui qui la mène à la perfection » (Héb. 12 : 2).

La croix est le point culminant d’un processus dans lequel Christ, dans son humanité parfaite, s’est progressivement engagé afin d’assumer le péché des hommes. La perfection de Jésus n’est pas formelle : elle est obéissance et total accomplissement de la mission confiée par le Père. Christ s’est, en quelque sorte, équipé « sur le tas » afin d’être, à la fois, le juge juste, par sa connaissance intime de la condition humaine, et le souverain sacrificateur miséricordieux, par son sacrifice d’amour.

Jésus-Christ, l’homme sans péché

La foi chrétienne a traditionnellement affirmé deux réalités quant à la personne de Jésus. Il a été pleinement Dieu, tout en étant pleinement homme à cause de l’union, dans l’incarnation, de ses deux natures divine et humaine. Des arguments tendant à dévaloriser la réalité de sa nature humaine par rapport à sa divinité ont été vivement récusés. On a dénoncé le docétisme, qui prétend que sa nature humaine n’est pas semblable à la nôtre, comme impliquant une négation de l’union réelle des deux natures dans la personne de Christ.

Mais que faut-il entendre par « nature humaine » ? Un être humain, une créature de Dieu, n’est pas nécessairement un être pêcheur. Parmi tous les éléments constitutifs de la nature humaine, le péché ne figure pas, même s’il est bien vrai que, depuis la chute, tous les hommes sont pécheurs.

Sauf Jésus. Par sa venue parmi les hommes, la Parole a pleinement revêtu la nature humaine tout en bousculant les conditions naturelles du péché (Luc 1:34). Dans sa personne unique, Jésus a donc été exempt de faire le mal, comme le dit l’épître de Jean : « le Seigneur est apparu pour ôter le péché ; et il n’y a pas de péché en lui. » (1 Jean 3:4).

Ce témoignage est uniforme dans le Nouveau Testament : Jésus est sans faute, et donc innocent, parce qu’il « n’a pas connu le péché » (2 Cor. 5:21). Bien plus, à cause de son humiliation, il est devenu l’homme « idéal » dans sa victoire. Dans son « corps glorieux » (Phil. 3 : 21), l’humanité de Christ demeure éternellement (voir aussi Héb. 2 : 9 ; 1 Cor. 15:45, etc.).

La tentation humaine de Jésus

Tout comme l’humanité de Jésus a été réelle, sa tentation l’a été aussi. Pourtant cette tentation ne devait rien au péché et ne provenait pas d’une nature humaine corrompue puisque Christ a été exempt de tout instinct du mal. Il n’a eu, contrairement à nous, aucun appétit pour ce qui est illicite.

La tentation à laquelle Jésus a été soumis n’est pas venue non plus de l’extérieur, sous forme de pression à laquelle il lui aurait été impossible de résister. Jésus n’a pas été « conditionné par le péché ».

Comment comprendre alors le comportement de Jésus ? Il est évident que, dans son humanité, face à l’aspect sexuel positif ou négatif des relations humaines, ou à la violence, ou au vol, il a su ce qu’impliquent de tels actes. Il n’ignorait rien du comportement de ses proches, de leurs motivations et, comme l’Écriture le dit, il savait très bien ce qui était en l’homme (Mat 12:25).

Par exemple, rien ne lui a interdit de reconnaître la beauté d’une femme. Mais il n’a pas franchi la ligne entre l’admiration et le désir. Si Jésus avait convoité une femme mariée, s’il s’était imaginé en train de la posséder physiquement, il aurait transgressé le septième commandement et il serait devenu pécheur selon sa propre parole : « quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis adultère avec elle dans son cœur » (Mat 5:28).

Un autre exemple parallèle peut nous éclairer. Pour éviter le piège posé par les Pharisiens, Jésus a demandé qu’on lui présente une pièce de monnaie (Mat 22:19ss), Jésus savait bien la valeur de l’argent, sa fonction, mais cette connaissance était innocente. Il n’a pas convoité la pièce qu’on lui présentait.

Tentation oui, péché non

Face aux tentations du diable au désert, il en va de même (Luc 4). Jésus a résisté aux suggestions pernicieuses de Satan, qui voulait le détourner de sa mission, à savoir accomplir le salut pour lequel il était venu ; Jésus a repoussé toute idée de convoitise. Il savait bien, en effet, que, dans d’autres situations, Dieu lui permettrait de manger du pain, de se donner un titre royal, et de faire des miracles.

Ainsi ni la tentation, ni la fragilité humaine ne sont synonymes de péché. On peut être tenté, ou provoqué par une idée mauvaise, c’est-à-dire une idée contraire aux commandements de Dieu, mais cela n’a rien à voir avec l’action d’y céder. La tentation se métamorphose en péché dès lors que le stade de l’information reçue et reconnue par l’intelligence est franchi pour passer à celui de la volonté et du désir. C’est ainsi qu’on s’implique dans le péché de façon personnelle. Le « moi » s’engage dans une relation illégitime par rapport à l’objet de la tentation.

C’est le « point de chute » que Jésus, selon la confession biblique, n’a jamais atteint. Quand la tentation s’est présentée à lui, elle a été éjectée de sa conscience avant même d’avoir pu allumer l’étincelle de la convoitise tant était fort le désir saint de servir entièrement Dieu et son prochain.

La tentation et le salut

« Il a été tenté comme nous à tous égards, sans péché » (Héb. 4 : 15). Jésus a connu tous les aspects de la vie humaine, y compris la tentation et la mort. Il a revêtu une chair humaine, étant devenu « en tout semblable à ses frères » (Héb. 2:17), afin de racheter la nature humaine. Dans sa personne, l’humanité est entièrement sanctifiée.

Cette innocence absolue de Christ, sa ferme résistance face à toute tentation est une des conditions de notre salut. Si Christ n’avait pas été tel, son œuvre ne nous serait d’aucune utilité. Mais Christ « a souffert lui-même quand il fut tenté » (Héb.2:18) et, pour cette raison, il n’est pas « incapable de compatir à nos souffrances » (Héb. 4:15) ; au contraire, il nous apporte, par sa connaissance intime des réalités de notre humanité, le secours, la grâce et la miséricorde (v. 16).

C’est à cause de son innocence que Christ peut prendre sur lui, de façon efficace, nos fautes et « devenir péché pour nous » (2 Cor. 5:21), lui juste à la place des injustes. Si Christ avait succombé au péché, sa mort n’aurait pas été une mort assumée à notre place, et la croix serait inefficace. Voilà pourquoi confesser que Christ est sans péché est essentiel à la notion du salut chrétien, qui autrement s’effondre.

 

L’humanité et la mission de Jésus

Peut-on dire alors que Jésus était parfait ? La Bible n’utilise pas ce genre de langage pour parler de l’humanité de Jésus telle qu’elle s’est manifestée ici-bas. La perfection implique ce qui est achevé et complet. L’humanité de Jésus est plutôt décrite de façon dynamique, comme un mûrissement lié à sa mission, qui est de servir Dieu.

Nous lisons, dans la Bible, que Jésus a connu un développement normal sur le plan physique et, en même temps, sur le plan de la sagesse morale et spirituelle (« la faveur avec Dieu » Luc 2:40). Son développement a été différent de celui des autres, car l’humanité de Jésus, tant au niveau conscient qu’inconscient, a mûri sans péché. Il a été un homme normal parmi les hommes qui, eux, étaient anormaux.

Comme l’a dit Saint Irénée dans un passage célèbre : « C’est, en effet, tous les hommes qu’il est venu sauver par lui-même –, tous les hommes, dis-je, qui par lui renaissent en Dieu : nouveau-nés, enfants, adolescents, jeunes hommes, hommes d’âge. C’est pourquoi il est passé par tous les âges de la vie : en ce faisant nouveau-né parmi les nouveau-nés, il a sanctifié les nouveau-nés ; en se faisant enfant parmi les enfants il a sanctifié ceux qui ont cet âge et est devenu en même temps pour eux un modèle de piété, de justice et de soumission ; en se faisant jeune homme parmi les jeunes hommes, il est devenu un modèle des jeunes hommes et les a sanctifiés pour le Seigneur. C’est de cette même manière qu’il s’est fait aussi homme d’âge parmi les hommes d’âge, afin d’être en tout point le Maître parfait, non seulement quant à l’exposé de la vérité, mais aussi quant à l’âge, sanctifiant en même temps les hommes d’âge et en devenant un modèle pour eux aussi. » (Contre les Hérésies, 11.22.4)

Mais cette perfection de la croissance de Jésus n’a pas éliminé les limitations dues à l’accomplissement de sa mission particulière. Il est venu instaurer une humanité nouvelle en apprenant « l’obéissance parce qu’il a souffert » (Héb. 5 : 8). Cette obéissance implique un effort et une maturation au plan de l’intelligence, de la volonté et des émotions.

Le dernier péché du Christ ?

En représentant Jésus en train de rêver d’une relation sexuelle, le film de Scorsese fait tomber le mur sacré qui sépare la tentation du péché. Avec lui s’écroulent la personne et la mission du Christ innocent, sauveur des coupables. Ce film n’a rien à voir avec la vraie humanité et la vraie mission de Jésus. Dans ce sens ceux qui accusent le film de blasphème n’ont pas entièrement tort, car selon les comptes rendus lus, il attribue à une personne qui renvoie à Jésus non pas une tentation mais un péché. Ce faisant, atteinte est portée à l’honneur de Jésus-Christ ; ceci ne peut que meurtrir ceux qui ont trouvé en lui « l’agneau sans tache ».

Paul Wells[1]

[1]      Paul Wells, Docteur en Théologie, est professeur de dogmatique à la Faculté Libre de Théologie Réformée d’Aix-en-Provence. Il est l’auteur de plusieurs livres dont Quand Dieu a parlé aux hommes (Éditions Ligue pour la Lecture de la Bible, Guebwiller, 1985) sur l’inspiration et l’autorité de la Bible.