Introduction

Dans son épître aux Romains, l’apôtre Paul affirme la chose suivante : « Mais grâce à Dieu, après avoir été esclaves du péché, vous avez obéi de cœur à la règle de doctrine qui vous a été transmise. » (Rom. 6:17). Une lecture attentive de ce verset permet de mettre en évidence un aspect fondamental de l’expérience chrétienne : son caractère équilibré et entier.

L’homme, créé à l’image de Dieu, n’a rien d’un bloc monolithique. S’il est un en son être, sa personnalité est néanmoins déterminée par diverses composantes. Ainsi possède-t-il une volonté, des sentiments et une intelligence. Ces éléments sont autant de facteurs qui nous façonnent dans notre être, qui font de nous ce que nous sommes.

Or, dans notre verset, Paul montre que l’expérience chrétienne touche à chacune de ces composantes de notre personne, d’où l’aspect entier de son caractère. Qu’ont fait les chrétiens de Rome après avoir été esclaves du péché ? Ils ont obéi de cœur à la règle de doctrine qui leur a été transmise. La totalité de l’être est engagée dans ce mouvement. La volonté est impliquée sous le mode de l’obéissance (« vous avez obéi »), cela sans contrainte puisque les sentiments suivent (« de cœur »), le tout sous la direction de l’intelligence (« à la règle de doctrine »).

Un seul de ces aspects vient-il à manquer ? L’ensemble de l’expérience chrétienne devient bancale ; on ne peut scier le pied d’un trépied et espérer qu’il reste debout. Il convient de rechercher l’équilibre avec zèle. Volonté, sentiments et intelligence possèdent donc chacun leur place attribuée dans la vie chrétienne. Vérité merveilleuse puisqu’ainsi l’ensemble de notre personnalité est touchée par l’œuvre vivifiante du Christ ; vérité délicate car seul l’équilibre en la matière permet de rétablir l’image de Dieu dans le croyant[1].

Comme le titre du présent article l’indique, nous nous pencherons tout particulièrement sur un des trois pieds susmentionnés, l’intelligence. Le climat théologique ambiant, et surtout les fortes poussées des divers mouvements dits « charismatiques » font en effet de cette dernière la grande oubliée. La nécessité de son utilisation dans les choses de la foi est cependant une vérité fort bien établie par les écrivains sacrés.

Outre ce que nous venons de voir, mentionnons les versets suivants : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. » (Mt. 22:37), « Nous renversons les raisonnements et toute hauteur qui s’élève contre la connaissance de Dieu et nous amenons toute pensée captive à l’obéissance au Christ. » (II Cor. 10:5), « … mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence. » (Rom. 12:2).

L’intelligence doit aussi être l’objet de la sanctification ; ces quelques versets sont suffisamment explicites à ce sujet. Pourtant, ces derniers semblent être souvent ignorés, ou alors fort mal compris. À quoi cela est-ce dû ? Pourquoi des passages d’une telle clarté sont-ils mis de côté ? Quelles peuvent être les conséquences de cette indifférence ? Autant de questions auxquelles nous allons tenter de répondre.

Une brève parenthèse sur quelques aspects de la théologie mystique nous sera fort utile[2]. Le mot lui-même est dû au pseudo-Denys l’Aréopagite qui qualifiait ainsi sa doctrine : « cette parfaite connaissance de Dieu qui s’obtient par ignorance en vertu d’une incompréhensible union ; et ceci a lieu quand l’âme, laissant toute chose et s’oubliant elle-même, s’unit aux clartés de la gloire divine. »[3]

En résumé, est mystique toute théologie qui revendique un état de communion supérieur avec l’Être (fusion, dissolution, etc.), ce par l’utilisation de moyens supra-intellectuels (qui dépassent l’usage de l’intelligence, la rationalité). Ce projet est doublement incompatible à l’enseignement de la Bible :

a) « Aujourd’hui, nous voyons au moyen d’un miroir, d’une manière confuse, mais alors nous verrons face à face ; aujourd’hui je connais partiellement, mais alors je connaîtrai comme j’ai été connu. » (I Cor. 13:12). L’apôtre Paul place les aspirations mystiques de parfaite connaissance et d’ « incompréhensible union » sur le plan de l’eschatologie et non sur celui de la réalité présente : ces choses sont de l’ordre des réalités à venir.

b) Nous sommes transformés par le renouvellement de l’intelligence et non par son abandon (ou son dépassement) dit l’apôtre Paul.

Le but de cet article est de voir ce que les mouvements « charismatiques » ont hérité de la pensée mystique et de mettre en évidence ce que cette dernière véhicule de faux. Cela devra nous permettre d’attribuer aux questions épineuses qui nous préoccupent leur juste place dans l’édifice d’une théologie biblique et par là d’en saisir les véritables enjeux.

L’alternative contemporaine

Dans sa trilogie[4] écrite pour défendre le christianisme authentique contre les attaques de la société moderne, Francis Schaeffer présente un rapide historique de la pensée occidentale. Il en conclut que la perspective théologique et philosophique contemporaine place l’homme devant l’alternative suivante : a) il tente de voir le monde tel qu’il lui apparaît et sombre alors dans le désespoir. La réalité ne présente aucun sens, puisqu’elle est arbitraire et entièrement soumise au déterminisme, b) ne pouvant faire face à une telle situation, il choisit de renoncer à toute quête de sens par l’intelligence et effectue un saut dans l’irrationnel. Cette alternative est à nos yeux la présentation contemporaine de l’attitude mystique.

Partant du principe que nul être humain ne peut assumer intégralement le premier choix, notre auteur s’intéresse tout particulièrement aux diverses modalités du saut dans l’irrationnel, pour finalement conclure que seul l’attachement de cœur et d’esprit au christianisme historique permet d’échapper à cette fatidique alternative.

Les athées sont les premiers à être sujets au saut dans l’irrationnel, que ce soit par la recherche d’une expérience donnant sens à la vie, par l’emploi de drogues, par l’éloge ou la fascination de la folie, etc.

Mais il est intéressant de constater que ce ne sont pas les seuls à être concernés. Bien des « chrétiens » le sont aussi. À commencer par l’école existentialiste, qui recherche prioritairement dans une expérience religieuse, inénarrable le sens du monde et de la vie. Elle est alors la réponse inexprimable aux enjeux de l’existence.

Les conséquences théologiques d’une telle approche sont manifestes dans ce que nous nommons la « néo-orthodoxie » de Karl Barth. Doctrinalement, le mouvement se caractérise comme suit : on peut observer une coupure nette entre vérité historique et vérité religieuse. La vérité historique serait de l’ordre de la première variante de l’alternative susmentionnée, alors que la vérité religieuse s’apparenterait à la deuxième : « Jusqu’au jour de sa mort, Barth est resté partisan de la haute critique ; la Bible contient des erreurs, mais cela n’empêche pas de la croire, elle véhicule une parole religieuse, car la vérité religieuse est distincte de la vérité historique de l’Écriture. Ainsi pas de place pour la raison, aucun moyen de vérification : c’est là le saut en termes religieux ».[5]

  1. Schaeffer montre bien en quoi il y a saut, rupture entre deux types de « réalités » dans ce mode de pensée. Le saut dans l’irrationnel se caractérise de la façon suivante : « admettre que ce que la Bible enseigne en matière religieuse et spirituelle est exact et qu’à l’inverse, elle peut se tromper dans le domaine de ce qui est vérifiable. »[6]. Nous assistons donc à une fragmentation de la réalité qui est une atteinte directe à la doctrine biblique de l’unité du cosmos.

Cette fragmentation se retrouve dans le domaine du langage. Une coupure s’opère entre le sens premier d’un mot et ses différentes connotations. Tout comme la vérité historique, le sens premier est indifférent. Ce sont les diverses connotations qui importent. En théologie, cela se traduit par un mysticisme sémantique : le sens premier de mots comme « Jésus », « amour », « Dieu », etc. ne comptent plus. Seule l’impression faite sur le récepteur doit être prise en compte. Alors, « l’emploi de ces termes intervient toujours dans le domaine de l’irrationnel et du non-logique. Étant déconnectés de l’histoire et du cosmos, ils ne peuvent être soumis à aucune vérification rationnelle de sens et il est impossible d’être assuré qu’ils ont même une signification. »[7] « Ainsi, de nos jours, il y a antagonisme entre la foi et la raison, entre la foi et la logique, entre le vérifiable et l’invérifiable. Les théologiens préfèrent les connotations aux termes clairement définis et les mots ne sont que de vagues symboles fort différents des symboles scientifiques, qui, eux, sont définis avec précision. La foi est, par conséquent inattaquable : elle peut être n’importe quoi ; elle échappe à toute discussion rationnelle. »[8]

Nous avons donc bel et bien affaire à un mysticisme moderne. Une coupure est opérée dans la réalité, avec d’une part le réel qui est indifférent et d’autre part, le saut dans l’irrationnel, qui lui, donne accès à des sphères supérieures d’union avec l’« Être ». Le tout, bien entendu, en passant outre l’utilisation de l’intelligence.

Il est alors fort étonnant de constater que d’une façon quelque peu détournée, certains évangéliques entrent dans ce type de pensée : « Les évangéliques doivent se montrer prudents en face de certains d’entre eux qui affirment que l’important n’est pas de prouver la véracité ou la fausseté d’une doctrine, mais de rencontrer Jésus. »[9] Bien que doux et prudent, l’avertissement de Schaeffer n’en est pas moins clair. Si tous ceux qui n’ont cessé de parler de rencontrer Jésus, d’amour, et d’unité ne connaissent pas le contenu théologique exact de ces termes ils ne diffèrent en rien des théologiens « néo-orthodoxes » mystiques.

Notre thèse est que les diverses manifestations propres aux mouvements « charismatiques » ne sont qu’une forme caractérisée de saut dans l’irrationnel. Le parler en langues actuel, les diverses prophéties et autres manifestations sur lesquelles nous ne nous étendons pas correspondent en effet curieusement aux termes utilisés par Schaeffer pour caractériser la « néo-orthodoxie ». On cherchera dans ces manifestations supra-intellectuelles un sens, voire une union mystique que l’on ne peut atteindre autrement.

Voyons à présent en quoi le fait d’effectuer un saut dans l’irrationnel est incompatible avec le christianisme biblique et historique[10]. Il suffit de survoler l’histoire de l’Église à travers les siècles pour se convaincre que les théologiens n’ont eu cesse de lutter contre les diverses formes que pouvaient adopter les déviations mystiques. Ces derniers avaient en effet fort bien compris que ce type de spiritualité était incompatible avec la nature de la foi chrétienne.

Rappelons ensuite que l’alternative imposée par la pensée contemporaine est le fruit d’un éloignement progressif des enseignements de la Parole de Dieu. Cela implique qu’un retour à un mode de pensée biblique permettra d’y échapper. C’est ce qu’entreprend Schaeffer lorsqu’il affirme que « le chrétien n’est pas un rationaliste ; il n’essaie pas de se prendre lui-même comme point de départ, de façon autonome, et de construire un système sur cette base. Le chrétien est rationnel : il pense et agit en partant du principe que A n’est pas non-A. Mais la rationalité n’est pas pour lui fin en soi, car dans sa réponse à Dieu, il engage sa personnalité tout entière. Sans le contrôle d’une expression verbale précise, il ne peut que s’égarer. Il n’a plus aucun moyen pour éprouver les esprits, et faire preuve d’esprit critique face aux prophètes et à sa propre expérience. […] La rationalité est loin de suffire à tout, mais sans elle tout est perdu. »[11] Cet extrait montre avec clarté quel est l’équilibre de la foi chrétienne : elle n’est pas fondée sur une quelconque raison autonome (rationalisme), mais elle ne peut cependant se passer de la rationalité (qui est un juste emploi de la raison). Si tel est le cas, tout moyen de contrôle disparaît et un subjectivisme absolu fait surface : chacun pense ce qu’il veut et vit ces expériences invérifiables comme il l’entend.

Un exemple imagé devrait permettre de mieux saisir les enjeux fondamentaux : « la rationalité, si importante soit-elle, ne doit pas l’emporter. Pour le comprendre, il faut penser au problème de la forme et de la liberté dans l’art. Pour l’être vraiment, l’artiste doit être libre. Mais si sa peinture n’a aucune forme, il perd toute communication avec ceux qui la regardent. La forme est ce qui permet à l’artiste d’être libre et de communiquer. De même la rationalité est nécessaire à l’établissement d’une relation vitale avec Dieu. »[12]

L’image de Dieu

Ces quelques affirmations de Schaeffer sont extrêmement précises et équilibrées. Il convient cependant de s’interroger sur le fait que « la rationalité est nécessaire à l’établissement d’une relation vitale avec Dieu ». Les versets cités dans l’introduction nous semblent être pleinement suffisants pour confirmer un tel dire, mais tous ne partagent pas cet avis ; nous allons donc approfondir notre réflexion pour comprendre ce qui rend une telle assertion nécessaire.

« Dieu créa l’homme à son image : il le créa à l’image de Dieu, homme et femme il les créa. » (Gen. 1:27). Qu’est-ce donc que cette image de Dieu en l’homme ? Qu’implique-t-elle ? Qu’est-elle devenue lors de la chute ? Et de la rédemption ? Nous allons tenter d’esquisser une réponse à toutes ces questions. Les éléments ainsi mis en évidence nous permettront d’atteindre le but fixé ci-dessus.

Voici comment Jean Calvin définit le fait qu’Adam ait été créé à l’image de Dieu : « Par ce mot ressemblance ou image est signifiée l’intégrité de toute la nature, quand Adam, ayant droite intelligence, avait ses sens rangés et soumis à la raison, et, tous ses sens sains et ordonnés, excellait vraiment en tous biens. »[13] Pierre Marcel développe ce propos en montrant explicitement que l’image de Dieu en l’homme ne réside pas spécifiquement dans un organe ou une faculté particulières, comme la raison, l’intelligence, la parole, etc. mais plutôt dans un équilibre parfait de ces dernières : « Image de Dieu, Adam jouit d’un esprit droit, d’affections équilibrées, de réflexions disciplinées, toutes qualités à l’unique gloire de son Créateur. Image de Dieu, son esprit et son cœur, son âme et ses facultés, son corps même, reflètent ensemble la gloire du Créateur. »[14]

En regardant aux effets de la chute, nous voyons que « L’image de Dieu est voilée, estompée, défigurée. Rien ne demeure intègre : l’esprit est frappé d’aveuglement, infecté d’erreurs, d’a priori de toutes sortes, philosophiques et scientifiques ; des convoitises désordonnées et impures souillent notre cœur. »[15] Tout est abîmé par les effets de la révolte d’Adam contre Dieu. Si elle n’est pas effacée, l’image de Dieu est cependant voilée et défigurée.

Mais Dieu n’en reste pas là et pourvoit au salut de l’homme. Ce salut implique alors le rétablissement et la restauration de son image en nous. « Ne mentez point les uns aux autres, ayant dépouillé le vieil homme avec ses œuvres, et ayant revêtu le nouvel homme, qui se renouvelle par la connaissance, à l’image de celui qui l’a créé. » (Col. 3:10). Ce passage nous montre qu’à la conversion s’opère un changement de nature, la création d’un nouvel homme. Soulignons que cet homme nouveau se renouvelle selon des principes biens déterminés : a) par la connaissance b) à l’image de celui qui l’a créé. Il est indispensable, dans le contexte de cette étude, de relever le rôle fondamental joué par la connaissance, élément qui se rapporte directement et sans équivoque possible à l’intelligence et à la rationalité, qui lui est constitutive.

Le Verbe de Dieu

La nouvelle nature que nous recevons à notre conversion est le fruit de l’œuvre trinitaire du salut. Ce que la Bible nous dit de la deuxième Personne de la Trinité, Dieu le Fils, est particulièrement éclairant : « Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né de toute la création » (Col. 1:15), « le rayonnement de la gloire et l’expression de l’être[16] du Père » (Hé. 1:3). Voici comment P. Marcel explique alors le processus de rétablissement de l’image de Dieu en nous : « Défigurée par le péché, notre image doit être réparée : Christ, notre Seigneur, image vivante de Dieu, fait de nous, tout au long de notre vie terrestre, de nouvelles créatures, mieux : de nouvelles créations, et nous re-forme à son image par l’action de son Esprit. »[17]

Comme nous venons de voir, le Christ est l’image parfaite du Père. Il est par conséquent amour, justice, sainteté et miséricorde. Cependant, la Bible ne se limite pas à mentionner ses attributs : elle va plus loin et souligne à maintes reprises qu’il est aussi la Parole, le Verbe de Dieu. Que doit-on comprendre par cela ?

« Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Tout a été fait par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes. […] La Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité ; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme celle du Fils unique venu du Père. » (Jn. 1:1-4 et 14).

Ce magnifique texte appelle explicitement le Christ « Parole de Dieu ». Le texte original parle du logos divin. En grec, ce mot possède deux acceptions majeures : a) la parole b) la raison. En traduisant logos par parole, les théologiens ont choisi le terme convenant le mieux à la vérité devant être exprimée : la parole est en effet plus que la raison. Alors que la raison est spécifiquement nécessaire à l’appréhension de la réalité, la parole englobe l’ensemble de l’être (dans sa dimension spirituelle, relationnelle, sentimentale, etc.).

Cependant, le deuxième sens, raison, ne peut être purement et simplement éliminé. Un mot n’est pas un signe mathématique, parfaitement univoque et simple : ses divers sens ne peuvent être radicalement dissociés. Ainsi, la Parole de Dieu n’est pas « mystique » mais « rationnelle ». En écrivant Logos, l’apôtre Jean n’a certes pas cherché à faire du Christ un dieu des philosophes, mais il a voulu manifester que le Fils de Dieu n’est pas insaisissable par notre intelligence et notre raison. Nous pouvons dire de ce dernier qu’il est la « Parole rationnelle » de Dieu, par opposition à ces idoles que sont la « parole mystique » et la « parole rationaliste ».

Ce que nous avons vu de la restauration de l’image de Dieu en nous montre clairement que le chrétien n’est pas appelé à cultiver une quelconque super-spiritualité de type mystique, mais que l’œuvre de Dieu en lui a pour but de le rendre toujours plus conforme au Christ.

Le fait que le Christ soit la « Parole rationnelle » de Dieu complète et clarifie cet état de fait. Nous voyons mieux, à la suite de Col. 3:10, en quoi la connaissance est indispensable à notre renouvellement. Nous comprenons aussi pourquoi le rejet de la rationalité est une fausse voie qui ne peut mener à la conformité au Christ. Nous trouvons là le fondement métaphysique de la nécessité de la rationalité dans la foi.

Mais les répercussions vont plus loin et touchent à ce qu’on appelle la révélation particulière, à savoir la Bible. Christ étant la Parole de Dieu, un lien nécessaire apparaît dès lors entre ce dernier et les Écritures, avec d’une part la Parole inscripturée et d’autre part la Parole incarnée. Autrement dit, le Christ, qui est la Parole de Dieu faite chair se révèle dans la Bible, qui est la Parole de Dieu écrite. Et inversement, la Bible tient toute son autorité du Christ.

De plus, Christ étant la « Parole rationnelle » de Dieu, il est normal que les vérités bibliques soient alors énonçables sous formes de propositions doctrinales rationnelles (qui peuvent être saisies par la raison). Il en ressort que la négliger correspond à un suicide non seulement spirituel et moral, mais aussi intellectuel.

L’ignorance ou le mépris de ces données pose deux problèmes : a) la Bible n’est plus prise au sérieux quant à sa valeur historique et littérale b) la formulation systématique et rationnelle des vérités bibliques est contestée et la foi se cantonne dans l’invérifiable et le subjectif. Notons que ce sont là les thèses de Schaeffer exprimées en II.

L’importance du fait que le Fils soit aussi appelé Logos de Dieu dépasse largement le cadre de la révélation particulière. La révélation générale, à savoir la création, le cosmos, est elle aussi grandement affectée par cette donnée sémantique. Nous avons vu que « tout a été fait par elle (la Parole) », chose confirmée par l’apôtre Paul qui affirme, parlant du Christ, que « tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose et tout subsiste en lui. » (Col. 1:16-17).

Si l’homme a été créé à l’image de Dieu, il n’en est pas moins évident que la nature garde la marque de son Créateur. Dieu n’a pu créer un monde qui ne soit pas conforme à sa volonté et à son être. Ainsi, la création n’est pas seulement radicalement distincte de son Créateur, mais elle porte en elle, dans sa structure fondamentale les traits de la sagesse divine (cf. Prov. 8:24-31). Christ, le Logos de Dieu sous-tend toute la création. C’est lui qui a créé le monde et qui fait que ce dernier subsiste. Ainsi, les lois physiques et morales de la création témoignent de l’être et du caractère de Dieu.

Nous lisons en Gen. 2:26 que « Dieu dit : faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, pour qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. ». Il est intéressant de relever que Dieu créa l’homme à son image pour qu’il domine sur toute la création. C’est ce que l’on appelle le mandat créationnel. L’homme a reçu l’ordre et le privilège de régner en gérant sur le monde que Dieu lui a donné.

La Bible nous enseigne que la vocation chrétienne n’annule pas le mandat créationnel. Toujours être humain, le chrétien doit continuer de prendre soin de la création. Il est même possible d’affirmer que la vocation chrétienne restaure et rétablit le mandat premier.

Rejetant la rationalité, et par là la possibilité d’appréhender l’ordre et le sens de la création[18], la théologie mystique arrive à des conclusions opposées : au lieu de contribuer à l’accomplissement du mandat créationnel, la démarche mystique appelle à la désincarnation et à la fuite du monde, ce en vue de l’accomplissement de l’ « incompréhensible union » mentionnée dans l’introduction. La confusion eschatologique est évidente et tombe sous le coup de l’ironie de l’apôtre Paul (I Cor. 4:8) : être chrétien ne signifie nullement être déjà au ciel.

Conclusion

Il est à nos yeux évident que les tenants du « charismatisme » renouent avec de nombreux éléments de la mystique traditionnelle. Le mouvement dépasse donc largement l’aspect périphérique et « tolérable » qui lui est assigné dans les milieux évangéliques et réformés « bien pensants ». Il touche au cœur de la spiritualité chrétienne et mérite par là d’être combattu avec autant de vigueur que ses ancêtres spirituels l’étaient par nos pères dans la foi.

Remarquons que lorsque l’on regarde aux racines du mouvement charismatique, l’erreur apparaît sans fard. Cependant, tout « charismatique » n’est pas aussi mystique qu’il peut l’être. En effet Dieu, dans sa grâce, permet à bon nombre d’être inconséquents avec leur propre foi. Chacun est donc à prendre là où il se trouve, avec amour et patience. Ce n’est qu’en montrant, en toute humilité, que le mouvement est faux dans ses racines les plus profondes que la lumière pourra être faite et l’erreur confondue.

Bertrand Rickenbacher

[1]      Martyn Lloyd-Jones, La dépression spirituelle, Europresse, Chalon-sur-Saône, 1989, pp. 39-48.

[2]      Théologie qui ne doit pas être confondue avec la véritable spiritualité chrétienne (cf. article P.-A. Dubois).

[3]      Cit. in André Lalande, Vocabulaire de la philosophie, PUF, Paris, 1993, p. 662 (t. I).

[4]      F. Schaeffer, Dieu, illusion ou réalité ?, Kerygma, Aix-en-Provence, 1989 ; Démission de la raison, Maison de la Bible, Genève, 1993 ; Dieu, ni silencieux ni lointain, Trobisch, Kehl, 1979.

[5]      Démission de la raison, p. 53.

[6]      Ibid., p. 53.

[7]      Ibid., p. 55.

[8]      Ibid., p. 77.

[9]      Ibid., p. 78.

[10]    Pour éviter tout malentendu, commettre le saut ne veut pas dire qu’on n’est pas chrétien : cela met simplement en évidence le fait que le trépied mentionné dans l’introduction n’est pas équilibré.

[11]    Ibid., p. 99-100.

[12]    Dieu, illusion ou réalité ?, p.99.

[13]    Jean Calvin, Commentaire sur la Genèse, Kerygma, Aix-en-Provence, 1978, p. 36.

[14]    Pierre Marcel, Souffrir… mais pour quoi ?, Lausanne, L’Age d’Homme, 1994, p. 34.

[15]    Ibid., p. 36.

[16]    Littéralement, « l’empreinte, le caractère de sa substance » (trad. Segond).

[17]    P. Marcel, op. cit., p.40.

[18]    La foi illumine la raison dit St-Anselme. Or, si la raison est absente, la foi aura grand peine à l’illuminer (!) et la réalité ne pourra être comprise.