L’école et la famille contre l’utopie

par | Résister et Construire - numéros 41-42

Jusqu’où ne descendrons-nous pas ? [1]

Les jeux de hasard, les grandes loteries, étaient jadis interdits dans notre pays. Mais comme la passion du jeu et la soif d’un argent gagné sans effort s’intensifiaient, on a rouvert les casinos (dont on se propose actuellement de ne pas limiter le nombre) et l’on a officialisé les grandes loteries.

Hier, le commerce des drogues essuyait les foudres de l’État. Mais comme le nombre des drogués augmentait quand même, on a désarmé cette rigueur, calomnié ceux qui la défendaient encore (voir l’initiative Jeunesse sans drogue), et, avec la bénédiction des autorités, on a distribué de l’héroïne aux drogués incapables de s’en sortir.

On mettait autrefois au nombre des principales vertus la maîtrise de soi, et l’on formait la jeunesse à la chasteté avant le mariage et à la fidélité après. Mais, comme cette discipline était bafouée par beaucoup, et qu’il en est résulté notamment l’extension d’une nouvelle et mortelle maladie nommée Sida, on s’est borné à recommander et à généraliser l’usage de la capote anglaise.

Jadis les lois civiles, reflets de lois religieuses, prescrivaient, à de rares exceptions près, l’indissolubilité du mariage. De nos jours, le divorce étant devenu fréquent au point d’atteindre un couple sur trois, voire sur deux, on a renoncé à sauver le lien conjugal et rendu le divorce toujours plus facile, au point de l’autoriser finalement par simple consentement mutuel.

Au début de mon ministère, on enseignait encore l’histoire biblique dans toutes les classes d’école, et le pasteur allait contrôler cet enseignement à la fin de l’année scolaire, en soumettant les élèves à un examen individuel. Maintenant, il ne reste pas grand-chose de cet usage, et l’on peut constater l’ignorance abyssale de la jeunesse en matière de connaissance religieuse. Un professeur de lettres s’alarmait, à la fin de l’année dernière, de ce que ses élèves, dans une dissertation sur un texte touchant à la fête de Noël, avaient montré qu’ils ignoraient purement et simplement que Noël eût une origine et une signification chrétiennes.

On a reculé sur tous les fronts.

Mais ce n’est rien encore. Les exemples que je viens de signaler se fondaient sur une période relativement brève, de 1950 à 1998 à peu près. Le livre dont je me prépare à rendre compte 1 et qui a fourni le titre du présent article remonte beaucoup plus haut dans le passé et fait apparaître des capitulations autrement considérables. Et d’autant plus affligeantes. La famille, l’école et la société y sont étudiées à partir de ce qu’elles étaient au temps de la Réformation, voire du bas Moyen Âge, et l’on suit leur évolution désastreuse, jusqu’à nos jours. Détaillons.

La famille

Selon la Bible, la famille est une institution divine, à l’usage non seulement des croyants, mais de toute l’humanité. Elle est fondamentale, et précède et surpasse celles de l’État et de l’Église. Elle permet au genre humain de se constituer, de vivre et de prospérer. Elle a sa source, son modèle, dans la Personne même, à la fois une et diverse, de Dieu. La paternité humaine reflète la paternité divine, les enfants sont l’image de la filialité du Christ, et l’amour qui les lie ensemble est figure du Saint-Esprit.

Cette institution a pour base le mariage entre l’homme et la femme, qui se lient l’un à l’autre par une alliance indéfectible, pour la vie entière. (Pierre Viret) Et cette alliance, qui permet à ces deux êtres de s’appuyer l’un sur l’autre pour l’accomplissement de leur destinée, a aussi pour fin la procréation de nouvelles vies, qui permettront à l’humanité de se développer et d’accomplir sa mission jusqu’à l’avènement du monde à venir. Pour la Bible, la transmission de la vie humaine est le bien par excellence, tandis que la stérilité et l’avortement (accidentel, bien sûr, l’autre étant inconnu dans l’Écriture) sont un grand malheur. Et nombreux sont les enfants mis au monde, tant par obéissance à l’ordre divin – – que pour disposer d’une main-d’œuvre suffisante, mais surtout pour permettre l’assistance des parents âgés par leur progéniture.

Les moyens d’existence de la famille sont fondés en effet, non seulement sur le respect de la propriété privée (« Tu ne déroberas point ! »), mais aussi sur le travail du père, aidé par ses grands enfants. Sa sécurité matérielle est assurée, non par la société, mais par la famille elle-même qui vient en aide à ses membres en difficulté, en cas de maladie ou d’accident, de chômage ou de vieillesse. Ce devoir d’assistance mutuelle est tenu pour sacré.

Dans la famille, la différence des sexes (la femme étant l’aide « semblable », mais non identique au mari), et la différence des âges (les parents éduquant leurs enfants et ceux-ci recevant cette éducation), permettent la complémentarité des membres de la famille et la diversité de leurs tâches. Elles impliquent aussi une structure hiérarchique, le mari ayant autorité sur sa femme et les parents sur leurs enfants. Mais cette autorité, fondée d’ailleurs sur l’obéissance que chacun doit lui-même à Dieu, est un service et non une domination. Elle s’exerce dans l’amour, un amour de la plus haute qualité, puisqu’il doit être à l’image de celui du Christ pour son Église, donc un amour qui se sacrifie pour les autres. De même, la soumission de la femme n’a rien d’humiliant : elle a pour fin son propre bonheur et celui de la famille. De même, l’autorité des parents doit s’exercer sans rudesse, dans l’intérêt des enfants, et l’obéissance de ceux-ci est au service de leur propre développement. Nul ne sait commander s’il ne sait obéir. Ce que la Bible demande, c’est donc une autorité sans tyrannie et une soumission sans servilité.

Tel est donc l’ordre établi par Dieu et dont témoigne l’Écriture sainte, Parole de Dieu. Cet ordre familial a été pratiqué dans les temps de l’histoire où la foi était vivante et où le christianisme avait pénétré toute la société. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Peu de chose, à vrai dire. Ce qu’on peut voir au contraire, ce sont des divorces à la pelle, des relations sexuelles avant et hors mariage, des cohabitations sans engagement réciproque, des familles « mono parentales » ou « recomposées », des enfants sans père et parfois sans mère, ou ballottés entre plusieurs parents qui ne sont pas les leurs. Suivant la dégradation des mœurs, au risque de la favoriser, les juristes sont parvenus à faire du mariage une chose insignifiante et presque à bien plaire.

Quant à la différence et à la complémentarité des sexes, on n’en tient plus compte. Sous prétexte de leur égalité de principe, que personne ne conteste, on en est venu à les traiter comme si rien ne les distinguait. Voici la mode « unisexe ». Voyons ses conquêtes : des métiers qui n’ont plus rien de spécifiquement masculin ou féminin ; l’exigence des couples homosexuels d’être considérés comme des mariages normaux ; la disparition dans le code civil de la notion de chef de l’union conjugale, si bien qu’en cas de conflit grave, il faut faire appel au juge pour trancher entre les conjoints. Immixtion de l’État dans la vie privée, et sécularisation d’une institution qui était du domaine de l’Église.

Autre conséquence de la perte de la foi : la dénatalité, le refus de l’enfant, l’avortement provoqué, et même autorisé par la loi, comme si l’embryon n’était pas déjà un être humain en devenir, et si sa suppression n’était pas un meurtre. La dénatalité, dis-je, qui fait que chez nous, le nombre d’enfants par couple est en moyenne inférieur à deux, ce qui ne suffit plus à renouveler la population. Si le niveau de celle-ci se maintient, c’est grâce à l’apport des étrangers. Et comme les jeunes sont proportionnellement moins nombreux que les vieux, l’assurance vieillesse va vers son effondrement.

L’assurance vieillesse, voilà d’ailleurs un exemple de la disparition de l’aide familiale, telle que la Bible la préconise, et de son remplacement par l’aide de l’État. Celui-ci ne se borne pas à secourir les citoyens sans famille, mais toute la population, ce qui lui permet de s’ingérer dans la vie privée de tous. L’aboutissement naturel de cette manière de faire est visiblement le communisme, où l’État est seul propriétaire et seul assistant. Notre démocratie moderne, tant vantée comme le système idéal, porte en germe le totalitarisme.

Ainsi la famille se trouve déresponsabilisée, et l’égoïsme individuel favorisé. L’éducation des enfants est délaissée, les parents démissionnent, et les jeunes, laissés à eux-mêmes, sont livrés à toutes les forces de séduction qui rôdent dans le monde. La recherche du plaisir sans obligation, des droits sans devoirs, tendent partout à dominer. Le laisser-aller, l’inconduite, l’impudeur, une sexualité anarchique se répandent et deviennent toujours plus agressifs. Il n’y a plus ni bien, ni mal, les conduites droites et honnêtes sont mitraillées de sarcasmes sous le nom de morale ringarde et de tabous qu’il faut absolument détruire. On nous promet ainsi, pour l’an 2001, une exposition nationale déjantée, où l’on ne cachera rien et montrera tout, où la place d’Yverdon sera. (C’est mon journal quotidien qui le dit, lui qui n’est pas particulièrement porté sur la morale.)

L’éducation sexuelle donnée dans les écoles est confiée à l’association dite Pro Familia, mais qui ferait mieux de s’appeler Anti Familiam (contre la famille). Cette éducation ne considère que l’aspect physique de l’être humain, et fait abstraction de toute morale. Elle dissocie radicalement plaisir physique et procréation, et préconise tous les moyens, même les pires, d’éviter la fécondation, ou, à défaut, d’empêcher l’accouchement. Elle ne fait pas de différence entre le mariage et les déviations sexuelles (cohabitation, homosexualité, sodomie).

Cette dernière citation est de l’auteur du livre que je présente ici, et qu’il faut tout de même que je nomme : M. Jean-Marc Berthoud. Mais avant de parler de lui, et de ses efforts de rénovation de la famille, poursuivons le résumé de sa pensée.

L’école

Nous abordons ce sujet sans quitter tout de suite le précédent. Car l’auteur souligne d’emblée que l’instruction et l’éducation, qu’on penserait appartenir à l’école, ne lui appartiennent que par délégation. Ce sont les parents, la famille, qui possèdent ce droit en propre, et qui s’en dessaisissent à certaines conditions : à condition que l’enseignement donné par l’école officielle soit conforme à leurs principes. Ils gardent la liberté, soit d’enseigner eux-mêmes si la chose est possible, soit de choisir une école privée qui réponde mieux à leurs vœux. Et pour que ce choix soit vraiment libre et non réservé aux parents argentés, ils demandent que l’État leur ristourne le montant que cette instruction lui coûterait dans l’enseignement public. C’est le système du bon scolaire, qui existe déjà dans certains pays et que l’Association de parents chrétiens revendique pour le nôtre.

À quelle école va leur préférence ? À une école qui soit fondée sur la foi chrétienne, et telle qu’elle a existé autrefois chez nous. La Réformation a développé et popularisé l’enseignement qui existait déjà au Moyen Âge, et l’a bien sûr adapté à la perspective réformée. Le but de l’instruction était alors « d’élever la jeunesse dans les bonnes mœurs et de lui enseigner l’Écriture Sainte ». Si les jeunes apprenaient à lire, c’était afin de connaître la Bible, laquelle était d’ailleurs l’unique livre de lecture. S’ils apprenaient à chanter, c’était pour savoir les psaumes en usage à l’église. S’ils mémorisaient quelque chose, c’était le catéchisme, dont la connaissance donnait l’accès à la sainte Cène. La classe était ouverte ou close chaque jour par la prière. Il y avait une réelle continuité entre l’Église et l’école, et les pasteurs étaient, par-dessus les instituteurs, les véritables directeurs de l’enseignement. Il y avait bien quelques leçons d’écriture et d’arithmétique, mais nettement au second plan. Car on n’étudiait pas alors pour bien gagner sa vie, ni pour, mais pour se préparer à la vie éternelle. Ajoutons qu’à l’exemple de la famille, l’école était clairement hiérarchisée : les « régents » étaient revêtus d’une autorité indiscutée, qui leur permettait d’instruire et de guider efficacement les enfants.

Ce régime, dans le Canton de Vaud, a duré tel quel jusqu’à la révolution vaudoise de 1798, que l’on a fêtée avec quelque réticence en la présente année 1998. À ce moment, la République helvétique, puis, vers 1830, l’influence libéro-radicale (le gauchisme de l’époque) s’exerça dans le sens d’une émancipation, encore prudente, de l’école par rapport à l’Église. La Constitution vaudoise de 1845, issue de la révolution d’Henri Druey, exige encore une école conforme aux principes du christianisme, mais on ajoute à ceux-ci d’autres principes dont on n’a pas l’air de se douter qu’ils ne sont pas tous compatibles avec les premiers : ceux de la démocratie. Car la voix du peuple n’est pas celle de Dieu (malgré le dicton Vox populi, vox Dei), et si le peuple est souverain, Dieu ne l’est plus. C’est ce qu’on peut vérifier dans la constitution de 1885, qui laïcisa entièrement l’école et la plaça sous la direction de l’autorité civile.

Au reste, l’enseignement s’est imprégné toujours davantage des idées révolutionnaires, et la pédagogie a évolué vers un modernisme de mauvais aloi. Au XVIIᵉ siècle déjà, un certain Comenius, auquel est consacré tout un chapitre du livre que nous étudions, avait jeté les bases de la pédagogie actuelle. Quoique bon chrétien lui-même, il avait dévié, sous diverses influences hérétiques et occultistes, vers une minimisation du péché originel chez l’enfant et une maximisation des possibilités naturelles de ce dernier. À ses yeux, l’enfant peut trouver en lui-même les moyens de faire son éducation, et il n’y a pas besoin de la Révélation divine pour éclairer sa pensée, ni de la Grâce divine pour discipliner sa conduite. Il possède une connaissance intuitive et directe de Dieu et de ses propres devoirs. On est donc retombé dans l’erreur qu’avait combattue la Réforme : le salut par les œuvres.

Or, ce Comenius a influencé plus tard un Jean-Jacques Rousseau et son Émile, et des éducateurs d’ailleurs remarquables, comme Ed. Claparède, Ad. Ferrière et Jean Piaget, mais qui préconisent une éducation à but uniquement immanent, sans perspective religieuse, sans référence à Dieu, et dont la pensée n’est pas pour rien dans notre E.V.M. (École vaudoise en mutation) ou notre O.G. (Objectif grandir). Cette pédagogie dans le vent est sans doute pétrie de bonnes intentions, et se pare d’un ersatz de spiritualité. Elle veut travailler à une société de progrès, juste, égalitaire et fraternelle, mais elle y tend par une réforme, non des hommes, mais des structures. Pédagogie qui se veut utopique, au sens nouveau du terme, qui implique l’audace d’innover pour préparer le futur (une sorte de Royaume de Dieu purement terrestre), mais qui est utopique au sens littéral, c’est-à-dire irréalisable. Telle est l’utopie qui achève de faire disparaître de notre école vaudoise les derniers vestiges d’un contenu intellectuel, spirituel et moral, inspiré de l’Évangile.

Parmi les élucubrations produites par cette pédagogie moderne, figure une certaine Charte des Droits de l’Écolier. À l’image de des Droits de l’Homme, l’écolier y est une abstraction, toujours pareil à lui-même, et non un enfant réel, différent de tous les autres. De même, il est foncièrement bon, et l’on n’imagine pas qu’il puisse outrepasser ses droits, en abuser, et négliger ses devoirs. Le mot même de devoir est déplacé, inutile. Il suffit à l’enfant de connaître ses droits, qui lui appartiennent… de droit, pour en jouir et vivre heureux. Belle idéalisation ! Vous lirez dans le livre de M. Berthoud les treize articles de cette charte, bon exemple de la langue de bois.

Bref, il est bien loin, le temps où l’école, non seulement protégeait les enfants des erreurs et de l’immoralité ambiantes, mais surtout leur donnait une vision chrétienne du monde et de la vie sous tous leurs aspects. Tout devait être vécu pour la gloire de Dieu. Le but de l’éducation n’est plus de préparer à la vie éternelle, mais de préparer à la vie présente exclusivement, à cette vie qui, sans la perspective des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, n’a tout simplement pas de sens.

La société

Bien que ne figurant pas dans le titre de l’ouvrage, ce sujet est abordé dans une troisième partie, qui ne présente pas autant d’unité que les deux premières. Mais elle contient des pages de haute philosophie qui, sans avoir un rapport direct avec le thème de la société et de ses fondements, cherche à définir certaines des causes métaphysiques et théologiques de notre désarroi actuel.

L’auteur n’a pas beaucoup de sympathie pour l’œcuménisme, du moins pour le grand « machin » de Genève (le C.O.E.), qui lui semble rechercher une unité plus sentimentale que doctrinale et se laisser quelque peu guider par l’esprit du temps. La chose est d’autant plus remarquable que lorsqu’il s’agit de définir la pensée biblique au sujet de l’ordre social, J.-M. Berthoud souligne l’accord profond qui règne là-dessus entre le courant catholique romain et le courant réformé, dans la mesure du moins où ils refusent l’esprit critique du XVIIIe siècle. L’un et l’autre reconnaissent l’inspiration divine des Écritures, adhèrent aux confessions de foi des premiers conciles et aux Symboles des Apôtres, d’Athanase, de Nicée et de Chalcédoine, et croient en la vérité non seulement doctrinale de l’Écriture, mais aussi éthique, pratique, sur le plan de la Loi.

D’où résulte une unité de vues entre protestantisme et catholicisme en cette matière. La tradition romaine, déjà ferme au Moyen Âge, a été renouvelée par Pie XII, en réaction contre les défigurations des lumières. Mais, au jugement de l’auteur, la remise à jour opérée par le second Concile du Vatican, en notre siècle, lui a fait du tort. Quant à la doctrine réformée, fidèle à l’héritage de Calvin, elle a porté le souci de régénérer la vie, non seulement des personnes, mais de la cité, dans les domaines social et politique, économique et culturel. Elle affirme que Dieu règne sur toute la création : sur les individus, les familles et l’Église, oui, mais aussi sur l’État, le droit, les lettres et les arts, au travers de nombreuses vies transformées. Selon Pierre Viret, Dieu met une différence tranchée entre le bien et le mal, la justice et l’injustice. Il charge les magistrats de faire respecter cette différence en châtiant les injustes, les méchants. La loi civile, qui s’inspire de la Loi divine, est au service du bien public.

Malheureusement, comme sur d’autres aspects de la doctrine et de la vie chrétiennes, ce point de vue a été obscurci par le rationalisme du XVIIIe siècle, lui-même héritier d’une science ayant exclu de la nature l’action divine. Il aurait pu revivre au moment du Réveil religieux du siècle suivant, mais ce réveil a été strictement spirituel, piétiste, et a dissocié la vie privée, soumise à Dieu, de la vie publique, largement abandonnée au monde. Malgré divers sursauts d’obéissance qui se sont produits ici et là, la décadence de ce principe s’est poursuivie jusqu’à nos jours, où l’État n’est plus conscient du fondement divin de la Loi, où cette loi est dépouillée de sa majuscule et laissée à la décision du peuple, et où elle se dégrade à mesure que les mœurs s’amollissent, au point qu’il sera bientôt, comme le voulait Mai 68, quoi que ce soit.

C’est ainsi que nous voilà en pleine crise du sens, en plein désert des valeurs. Il n’y a plus de vérité objective, chacun peut penser ce qu’il veut. Toutes les opinions sont défendables. Les mots n’ont plus forcément de lien avec les choses. Les vents de la pensée soufflent dans toutes les directions. C’est le règne du chaos. Le christianisme est attaqué de tous côtés, sournoisement ou de front. Toutes sortes de sectes, anciennes et nouvelles, généralement antichrétiennes, sollicitent les populations désorientées. Berthoud fait remonter cet athéisme triomphant à Galilée, qui a jeté le discrédit sur la Bible, a remplacé la foi par la science – une science sans conscience. Les lumières falotes de la raison humaine ont prétendu remplacer la Lumière du Christ. Mais notre auteur dénonce aussi avec force l’exégèse historico-critique, née au siècle dernier, qui a mis l’accent sur le côté humain et faillible de la Bible au détriment de son caractère essentiellement divin, et qui a relativisé la vérité révélée et rendu possible toutes les déviations, toutes les folies.

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Voilà résumé, bien pauvrement, un ouvrage d’une richesse, d’une érudition et d’une perspicacité tout à fait remarquables. Fondé sur une documentation abondante et solide – les titres des innombrables publications que l’auteur a consultées sont donnés en note – et sur une réflexion approfondie de bien des années, ce livre rassemble plusieurs écrits et conférences donnés en diverses occasions, au cours d’un combat mené pour restaurer une foi vivante et surtout incarnée dans la société. Car, il faut le dire maintenant, cette description de l’effroyable décadence de la foi et des mœurs n’a pas été faite sur le mode de la lamentation et de la délectation morbide, mais bien afin de secouer rudement le sommeil des chrétiens et des Églises en présence du désastre actuel, et de les appeler à réagir avec vigueur. Pour notre auteur, l’évocation du désastre a valeur d’analyse clinique en vue de la restauration de l’ordre social, du rétablissement de l’espérance malade.

L’auteur lui-même a donné l’exemple de cette réaction, de cette lutte acharnée pour remettre en état notre société déchristianisée et en pleine déliquescence. Il a fondé des groupes de combat, en particulier l’Association de Parents chrétiens, dont il donne les statuts ; il est intervenu auprès du Département de l’Instruction publique pour protester contre telle dérive de l’enseignement ; il a pris position sur telle question de moralité publique, et préparé telle votation populaire ;, etc. Tout cela avec des fortunes diverses, des succès et des échecs, mais sans jamais baisser les bras. Il a puisé dans l’Écriture et dans sa foi – une foi conquise de haute lutte sur l’athéisme satisfait de sa jeunesse – les forces et la constance nécessaires pour ne pas rendre les armes. Il s’est inspiré notamment de l’exemple de Gédéon pour se convaincre que, même peu nombreux, ceux qui luttent contre les ennemis de la vérité peuvent, grâce au secours d’en haut, faire merveille. Ce n’est pas le nombre qui compte, mais la foi, le courage, la détermination, la discipline, – pour tout dire : la Grâce de Dieu.

Nous permettra-t-on de mettre un bémol à cet éloge qui n’a pourtant rien de contraint ? Il arrive à l’auteur de forcer un peu la note, de noircir le tableau ou de l’idéaliser, selon qu’il décrit le passé imprégné de foi chrétienne ou le présent agnostique ou athée. Il se souvient de l’intolérance de Jésus à l’égard des tièdes, des amis du compromis, intolérance justifiée parce que le mal est le mal et ne peut être nommé bien : « Celui qui n’est pas avec moi et contre moi. » En revanche, il semble oublier cette autre parole du Maître, qui impose une limite à cette intolérance : « Celui qui n’est pas contre nous est avec nous. » Ne faut-il pas reconnaître en effet que parmi ceux qui n’entrent pas dans nos vues, qui ne s’associent pas à notre combat, il peut s’en trouver qui aiment le Christ et son Évangile et qui luttent pour lui à leur manière, maladroitement peut-être, insuffisamment, à la mesure de leurs moyens, mais tout de même dans le meilleur esprit ? Il y a des exagérations, des raideurs, des jugements à l’emporte-pièce qui peuvent détourner certains lecteurs bien disposés d’embrasser la cause défendue par l’auteur.

Jean-Marc Berthoud relève avec lucidité (p. 200) qu’en face de l’oubli de Dieu et de sa Loi, il faut se garder de deux erreurs : le désespoir, qui nous fait penser que tout est perdu, et l’orgueil, qui nous porte à « nous croire les seuls à faire face, héroïquement, fièrement et désespérément, à la barbarie déchaînée. Comment éviter ces deux vieux pièges du diable que sont l’orgueil et le désespoir ? » Et il trouve dans l’histoire de Gédéon, que nous venons de rappeler, le remède au désespoir. En revanche, il ne cherche pas, explicitement du moins, ni avec la même attention, le remède à l’orgueil, à la propre justice. Il sait pourtant que dans les Évangiles, les plus féroces défenseurs de la Loi divine étaient les pharisiens, des propres justes, et que ce ne sont pas eux que Jésus portait dans son cœur, mais bien plutôt les transgresseurs de cette Loi, les péagers et les gens de mauvaise vie, qui étaient plus aptes à prendre conscience de leur misère. Non que la Loi fût discutable en elle-même, mais parce qu’il fallait aussi avoir égard aux personnes. À la femme adultère, par exemple, Jésus n’a pas infligé la condamnation qu’elle méritait, mais l’a invitée à la repentance : « Va, et ne pèche plus ! » Il y a donc moyen, à cause du sacrifice du Christ, de faire grâce au pécheur, sans ôter un seul iota à la Loi. Quant aux pharisiens, qui ne rêvaient que de punir cette femme, et même de la supprimer, ils ont trouvé le remède à leur orgueil en descendant en eux-mêmes, à l’appel de Jésus : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre ! »

Un autre point. Si, chez notre auteur, la passion de la vérité risque de rejeter au second plan celle de la charité, elle présente aussi, nous semble-t-il, un autre danger. Dans la troisième partie du livre, touchant la société, on pourrait croire que l’auteur, dans son intransigeance, confie à l’État une tâche impossible : celle de faire appliquer la Loi de Dieu, dont le Décalogue est le résumé, dans toute sa rigueur, dans son absolu.

Certes, le pouvoir civil doit s’inspirer de la Loi divine, car sans elle, il n’y aurait pas de distinction sûre entre le bien et le mal, le permis et le défendu. Mais s’inspirer de cette Loi n’est pas la faire respecter au pied de la lettre. On ne peut faire fi de tout réalisme, même si le réalisme sert parfois de prétexte à bien des concessions. Les citoyens, comme les membres des autorités, ne sont pas tous chrétiens, et même si quelques-uns le sont, ils n’en demeurent pas moins pécheurs. Des exigences morales surhumaines seraient donc inapplicables. Ainsi, sans vouloir séparer le temporel du spirituel, car Dieu règne sur toutes choses, on doit pourtant les distinguer l’un de l’autre.

Or, cette distinction n’est pas faite, dans les pages que nous commentons, avec une clarté suffisante. Une certaine confusion se produit entre la théologie et la politique, entre la loi et l’équité, entre les normes absolues et la pratique humaine (même la meilleure) toujours empreinte de péché, entre le Règne parfait de Dieu et le gouvernement de la société. Celui-ci, en ce bas monde, n’est jamais que l’art du possible. Il est vrai que, pour éviter cette confusion, il eût sans doute fallu à l’auteur un autre tempérament… et une autre vocation.

Retenons donc de son livre, sur ce point précis, que la rigueur légale doit être maximale, sans être absolue. Il faut s’élever contre tant de concessions de la société moderne, qui ne sont que faiblesse et lâcheté. Il faut veiller soigneusement à ce que l’affaiblissement de nos lois civiles ne soit pas un encouragement à toujours plus d’inconduite et d’immoralité, pour le plus grand malheur de notre pays. Ces lois doivent toujours rester un peu au-dessus de la moralité moyenne de la population, et non pas à son niveau, voire au-dessous. Et comme on ne changera pas la société par des réformes juridiques ou sociales, mais par la transformation en profondeur des personnes qui la composent, par l’élévation de leur mentalité et de leurs mœurs, ce qui ne peut guère s’obtenir que par leur conversion à l’Évangile, notre devoir primordial est d’évangéliser comme tout à nouveau notre peuple et d’appeler chacun à se donner à Jésus-Christ.

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Ainsi donc, les quelques réserves qu’on vient de lire ne doivent détourner personne de lire l’ouvrage de J.-M. Berthoud. Il est certain qu’un enseignement mou, timide, bardé de « si » et de « mais », toujours à nuancer et à finasser, n’est pas en mesure de motiver qui que ce soit à réagir contre le laisser-aller général et contre les idées à la mode, rongées par le mensonge et l’imposture. Il nous faut des hommes de la trempe de M. Berthoud, combatifs, décidés, fonceurs, pour fustiger notre mollesse, secouer notre inertie, corriger nos errements, nous arracher à notre torpeur. Des hommes qui nous stimulent, nous galvanisent, nous entraînent à leur suite, et nous incitent à un regain d’obéissance à la Parole de Dieu. Des hommes « hors du commun », comme on aime à dire aujourd’hui, souvent à tort ; mais, dans le cas qui nous occupe, nous pensons pouvoir le dire à raison.

Lisons donc son livre, et redressons-nous !

Roger Barilier
Lausanne, février 1998

[1]      Jean-Marc Berthoud, L’École et la Famille contre l’utopie, Lausanne, l’Âge d’Homme, 1997, 327p.